Rwanda : La France reconnaît ses "graves erreurs"
Ni trop ni trop peu. La nouvelle amitié entre la France et le Rwanda, scellée jeudi 25 février par la poignée de main ferme mais distante entre les présidents Nicolas Sarkozy et Paul Kagamé après trois années de rupture, est calculée au millimètre près. Le président français a fait escale à Kigali mais quelques heures seulement. Chaque carrefour de la ville était pavoisé de drapeaux français, situation inédite depuis plus de quinze ans. Mais, à sa descente d'avion, M. Sarkozy a été accueilli par une simple petite fille en robe blanche portant un bouquet de roses, puis par le premier ministre.

Excuses, regrets et repentir Bill Clinton, président des Etats-Unis, mars 1998 à Kigali : "Nous n'avons pas agi assez vite après le début des massacres. Nous n'aurions pas dû permettre que les camps de réfugiés deviennent des sanctuaires pour les tueurs. Nous n'avons pas immédiatement appelé ces crimes par leur véritable nom : génocide."
Kofi Annan, secrétaire général des Nations unies, mai 1998 à Kigali : "Le monde doit se repentir profondément de cet échec. La tragédie du Rwanda a été une tragédie du monde entier. Nous tous devrions prendre soin du Rwanda, nous tous avons été témoins de sa souffrance, avec le regret de n'avoir pu prévenir le génocide."
Guy Verhofstadt, premier ministre belge, avril 2000 à Kigali : "Au nom de mon pays et de mon peuple, je demande pardon."
Chacun guettait les mots qu'allait choisir le chef de l'Etat français pour évoquer le rôle de la France dans le génocide de 1994. Une radio avait pratiqué un "radio trottoir" : le peuple réclamait des "excuses" de la France.
M. Sarkozy n'a pas été jusque-là au cours de la conférence de presse tenue en commun avec M. Kagamé sur une terrasse du palais présidentiel, après un entretien avec son homologue rwandais. Le président français, en évoquant de "graves erreurs d'appréciation, une forme d'aveuglement quand nous n'avons pas vu la dimension génocidaire du gouvernement du président qui a été assassiné, des erreurs dans une "opération Turquoise" engagée trop tardivement et sans doute trop peu", a été plus loin que lorsqu'en 2007, à Lisbonne, il avait parlé des "faiblesses ou (des) erreurs" de la communauté internationale, "France comprise."
Evoquant un peu plus tard des "erreurs politiques" ayant eu "des conséquences absolument dramatiques", M. Sarkozy n'a, en revanche, pas suivi Bernard Kouchner qui, en 2008 à Kigali, avait admis une "faute politique de la France", déclenchant l'ire des responsables de l'époque, Edouard Balladur et Alain Juppé en tête.
Interrogé sur le point de savoir pourquoi, à la différence du président américain Bill Clinton ou du premier ministre belge Guy Verhofstadt, il ne demandait pas pardon, Nicolas Sarkozy a évoqué la colonisation belge du Rwanda et le fait que "chaque pays a son histoire particulière".
La modération - le souci de procéder "étape par étape" selon l'expression de M. Sarkozy - était également présente chez M. Kagamé. Alors que le président rwandais avait multiplié récemment les accusations contre la France, il les a totalement écartées jeudi, maniant l'euphémisme et magnifiant la concorde.
Pas une seule fois, M. Kagamé n'a prononcé le mot de "génocide", évoquant seulement "le passé difficile" de la France et du Rwanda. Jamais il n'a fait référence à l'enquête du juge français Bruguière sur l'attentat de 1994, exigeant seulement "la gestion correcte de la vérité". Le président rwandais a préféré souligner la similitude des démarches : le refus commun d'"être les otages du passé", la volonté de "regarder vers l'avenir" et l'urgence de "mettre sur pied (...) un nouveau partenariat" pour le développement.
Au-delà de l'aspect fortement symbolique de la rencontre et des aigreurs qu'elle suscite dans les deux pays, les deux présidents devraient chacun en récolter des bénéfices. Pour M. Kagamé, l'événement et la reprise de la coopération qu'elle annonce valent reconnaissance après les mises en cause dont il a été l'objet dans l'exportation de la guerre dans la région minière stratégique du Kivu, à l'est de la République démocratique du Congo (RDC), frontalière du Rwanda, où sont réfugiés depuis 1994 d'anciens génocidaires.
M. Sarkozy, lui, peut se targuer d'avoir commencé d'apaiser un contentieux pesant qui entravait sa volonté d'exercer de l'influence sur la résolution des conflits du Kivu, inconcevable sans le Rwanda. A Kigali, jeudi, Paul Kagamé a accepté de participer au sommet Afrique-France prévu à Nice à la fin mai, y compris à la conférence sur les projets de développement qui, dans le même cadre, doit réunir les chefs d'Etat de la région des grands lacs (RDC, Ouganda, Rwanda, Burundi, Tanzanie).
En visitant l'impressionnant et très sobre mémorial du génocide, le président français a accompli le geste qu'attendait Kigali. Mais, face aux accusations formulées en France de reddition devant un régime hostile, M. Sarkozy s'est contenté du service minimum. Accompagné de Bernard Kouchner, il s'est incliné rapidement devant l'une des 14 dalles où reposent 258 000 êtres humains et a déposé une gerbe tricolore. Sans parole ni émotion visible. Puis, visitant le musée souterrain attenant, il a ignoré le commentaire du guide mettant en cause devant lui le rôle de l'armée française, pressant le pas devant la photo d'une jeep française roulant à côté de miliciens hutus armés de machettes.

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