Exportations halieutiques : Ca pèche toujours !
La Fédération nationale des pêches s’auto-ausculte à l’occasion d’un atelier organisé grâce au soutien de l’agence française de développement (AFD). Le constat est amer. En dépit de plusieurs années de mise à niveau –mise aux normes européennes- l’échec est patent et la recherche d’une plus-value par la transformation à terre des produits risque encore de faire des vagues !

La première conséquence de l’évaluation de l’état de la flottille nationale et des établissements commerciaux de pêche est l’obstacle –recherché peut être- à une transformation des produits à terre qui aurait pu générer une plus-value. Il faut reconnaître cependant comme l’a souligné le directeur de l’Agence française de développement, Gilles Lainé, à l’ouverture de l’atelier, que la vétusté de l’armement national de pêche, déjà soumis à une rude concurrence de l’armement européen, et qui résulte dans sa grande majorité, 80% des céphalopodiers, d’un héritage chinois, ne s’accommode guère de cette recherche pour une meilleure rente du secteur.

Complaisance et clientélisme historiques

Dans la réalité, après le boom dans la production enregistré en 1986, suite à l’adoption d’une politique nationale des pêches qui prévoyait « le gel de l’effort de pêche dans la pêcherie de céphalopodes afin de lutter contre la surcapacité, et réservait l'exclusivité de cette pêcherie aux nationaux, avec priorité à la pêche artisanale. Celle-ci put ainsi faire un bond énorme, les captures de poulpe de la pêche artisanale passant de moins de 100 tonnes en 1986, à près de 10 000 tonnes en 1992, avec des retombées économiques et sociales considérables, associées à un meilleur schéma d'exploitation du stock » souligne la Coalition pour des Accords de pêche Equitables (CAPE) dans un rapport. « Il était donc clair que, vu à la loupe de la pêche responsable, les Chinois n'ont, pas plus que les Européens, apporté jusqu’à présent une réelle contribution » dans le développement du secteur estime CAPE. Mais tout s’est effondré avec l’arrivée des chinois dont l’armement constitue aujourd’hui l’essentiel de l’armement semi-industriel mauritanien. La flotte de chalutiers d’origine chinoise, a ensuite été ‘mauritanisée’ dans des conditions peu transparentes. L’entrée en jeu des européens a encore aggravé la situation des stocks notamment en ce qui concerne la pêcherie Poulpe. Dans cette nouvelle donne qui favorisait la pêche industrielle, une grande faille a été observée avec l’immixtion en Mauritanie des chalutiers chinois, suivie en 1996 par le premier accord de pêche quinquennal avec l’UE. L’exacerbation de la pression a dangereusement fait chuter la production halieutique. Les effets induits du secteur de la pêche sur toute l’économie nationale se sont vite évaporés. La création d’emplois est restée à sa plus simple expression. Les emplois à terre, faute de transformation, ne dépasse guère les deux milles. Tous les autres emplois l’ont été en annexe du secteur. Mais au grand maximum, ces emplois ne dépassent pas aujourd’hui les 10 milles toute activité confondue. Le développement du secteur est donc resté en zone de turbulence profonde notamment avec l’accès au crédit maritime (Etat) ou auprès de certains bailleurs qui ne prêtaient qu’à leurs «hommes». Pourtant, l’industrie halieutique n’a pas cessé –et ce malgré le marasme- à servir comme l’une des principales sources de devises à travers les exportations qui avoisinaient parfois les 50% des recettes en devises de l’Etat.

La transformation est-elle vraiment une préoccupation de la coopération internationale?

Il est peut croyable que certains partenaires mauritaniens soient très enclins à se couper l’herbe sous les pieds pour permettre à la Mauritanie de tirer profit d’une activité qui leur rapporte gros. Il en est ainsi en tout cas de la question de transformation qui reste le nerf des rentes commerciales. Cet état de fait n’est-il pas d’ailleurs à l’origine de la disparition des rares usines mises en places à terre en Mauritanie (Nouadhibou et Nouakchott). Elles ont fermé une à une après avoir obéi aux critères d’éligibilité à l’exportation notamment vers l’Europe. Elles disparaissaient au même moment où elles exhibaient leurs agréments à l’export. Les seules qui ont résisté sont celles qui avaient noué des partenariats avec des importateurs européens et c’est à peine si elles étaient chargées de faire du filet de poisson. Malgré donc « l’abondance des ressources halieutiques, l’absence d’industries de transformation limite considérablement la contribution du secteur à la croissance de l’économie mauritanienne, et, donc, à la réduction de la pauvreté dont souffre plus de la moitié de la population mauritanienne ». L’atelier organisé par la FNP est en quelque sorte prémonitoire car sur l’étude, les diagnostics rappellent aussi la responsabilité de la coopération internationale dans cet état des lieux peu reluisant. Les Chinois ont investi dans un grand complexe frigorifique pour la congélation de céphalopodes et démersaux exportés à l’état brut. Alors que pour l’UE, les investissements privés directs se sont essentiellement concentrés dans l’armement de sociétés mixtes. On peut y ajouter quelques investissements de la Banque Européennes d’Investissement dans deux petites unités de transformation des produits de la pêche. D’ailleurs, beaucoup d’observateurs se demandent si l’UE n’observe pas une certaine complaisance pour les fonds alloués notamment pour le développement des infrastructures pour maintenir le pays en l’état. Cela serait antinomique de l’APP (2006-2012) entre l’UE et la Mauritanie dont les protocoles d’application (2006-2012, révisé en 2008) portent sur une enveloppe de 477 millions d’euros, dont 87 millions d’appuis à la stratégie de développement durable du secteur. La présence des deux principaux armements d’origine étrangère dans la pêche aux poulpe mauritaniennex doit être appréciée en envisageant, en application des principes édictés par le Code de Conduite pour une Pêche Responsable de la FAO, leurs rôles respectifs vis-à-vis des impératifs de conservation et de gestion des ressources halieutiques, dans le respect des écosystèmes et de la biodiversité, en tenant compte des besoins spécifiques de la Mauritanie pour valoriser ces ressources au profit de son développement » souligne CAPE.

Malgré donc l’atelier de Nouakchott, et en droite ligne de la stratégie de pêche 2008-2010 (voir encadré), il est bien évident pour certains professionnels qu’un changement structurel du secteur, basé sur: une priorité donnée au développement maîtrisé de la pêche artisanale et côtière, qui a montré son avantage comparatif vis à vis des objectifs sectoriels de développement intégré et durable du secteur; une extension et une mise aux normes des infrastructures de débarquement et de traitement pour permettre la domiciliation de toutes les captures; une promotion des produits d’exportation à forte valeur ajoutée et un renforcement de la Gouvernance au sein du secteur restent les recommandations les plus appropriées pour cet atelier.
Le DG de l’AFD ne soulignait-il pas que la pro¬duc¬ti¬vi¬té et la ren¬ta¬bi¬li¬té des en¬tre¬prises se ré¬vèlent « in¬suf¬fi¬santes » et privent, par consé¬quent, l’éco¬no¬mie du pays d’une part si¬gni¬fi¬ca¬tive de la va¬leur ajou¬tée po¬ten¬tielle des ac¬ti¬vi¬tés de pêche. Un constat que l’actuel ministre, encore «profane » dans son secteur, promet de corriger.
Jedna DEIDA
jednadeida@yahoo.com

Encadré

Stratégie de pêche 2008-2010
Les objectifs stratégiques sont :
-la préservation des ressources halieutiques ;
-l’intégration du secteur à l’économie nationale.

Ces objectifs seront réalisés à travers les axes suivants :
-Aménagement des pêcheries et optimisation de la rente
-Ajustement immédiat des capacités de pêche sur les ressources en difficulté, notamment les céphalopodes y compris par la reconversion, le renouvellement et le dimensionnement de la flotte pour aboutir à une flotte optimale maîtrisable et à la mesure des capacités d’accueil actuelles et projetées.
-Approfondissement des connaissances des ressources et de leur environnement par le renforcement des moyens de la recherche ;
-Amélioration du respect de la réglementation par le renforcement de la surveillance ;
-Mise en œuvre du plan d’aménagement du poulpe ;
-Evolution, au sein de ce plan, vers un système de gestion par quotas individuels transférables (QIT), en renforçant les capacités de la SMCP afin de permettre le suivi des captures et garantir la traçabilité des produits de pêche mauritaniens;
-Réforme de la fiscalité afin d’accroître l’intégration du secteur national et réduire la dépendance du budget de l’Etat des apports extérieurs ;
-Finalisation et mise en œuvre du plan d’aménagement de la crevette ;
Développement progressif, en fonction des moyens disponibles, des plans d’aménagement pour les autres pêcheries.
-Promouvoir et accompagner un développement responsable des nouvelles pêcheries (praires, sardine, thons côtiers, etc.) de manière à définir des règles strictes et précautionneuses de leur gestion et de leur contrôle.
-Accroissement des retombées économiques et sociales du secteur
-Assurer le débarquement effectif des captures réalisées dans la Zone Economique Exclusive Mauritanienne (ZEEM) par le développement d’infrastructures adaptées dont l’absence constituent un goulot d’étranglement au développement du secteur, ces infrastructures devant être financées au moins en partie par les ressources générées par le secteur;
-Assurer un développement durable, diversifié et maîtrisé de la pêche artisanale et côtière : finalisation et mise en œuvre du plan d’aménagement et de développement de la Pêche Artisanale et Côtière ;
-Mettre en place les mécanismes de financement adaptés pour le développement des activités du secteur, en particulier, celles génératrices de valeur ajoutée, notamment à travers à la création de fonds (alimentés par une partie de la rente provenant des recettes des pêcheries rentières) et la promotion d’autres institutions et mécanismes de financement des activités de la pêche en amont et en aval.
-Entamer la domestication de la pêche pélagique en identifiant les besoins et capacités destinées au développement de filières et en encourageant le développement des pêcheries pélagiques côtières en fonction des marchés et du développement d’infrastructures adaptés ;
-Améliorer la couverture alimentaire des populations rurales et contribuer au développement d’activités génératrices de revenus à travers le développement de la pêche continentale et de l’aquaculture ;
-Valoriser les produits de pêche à l’exportation, d’une part, par la mise en place de conditions de garantie des normes d’hygiène, de salubrité et de traçabilité le long de la filière et, d’autre part, par la mise en place d’un cadre de promotion et d’incitation pour la transformation et la valorisation des produits en Mauritanie ;

(Tiré du draft de la stratégie)