
Quel est l’objet de votre visite en Mauritanie ?
Je suis en congés, j’avais prévu de faire une tournée africaine cet été. Il y a deux ans, des amis et moi, impliqués depuis de longues années dans les relations entre la France et la l’Afrique, avons entamé un tour d’Afrique des pays. Nous voulons mieux connaître et comprendre nos pays d’origine respectifs (Maroc, Algérie, Mauritanie, Mali, Sénégal, Côte d’ivoire, etc.) et ainsi prendre part à une coopération plus efficace avec la France et l’Europe. Nous pensons que des améliorations importantes sont possibles en prenant notamment mieux en compte les diasporas. Nous commençons par la Mauritanie cette année pour rendre la monnaie de sa pièce à mon ami Idrissa Diabira qui m’aurait tué sinon… je rigole. Il travaille dans le montage d’opérations et c’était donc doublement intéressant pour moi de l’accompagner et de suivre le début de ses projets et m’imprégner de la réalité mauritanienne. Enfin une autre raison importante : je suis le référent pour la région Ile de France du partenariat avec la Communauté Urbaine de Nouakchott (CUN), c’était donc aussi l’occasion de joindre l’utile à l’agréable et de commencer mes « devoirs » de vacances pour aborder dans quelques mois des rencontres plus officiels.
Pouvez-vous nous faire un rappel de votre parcours politique ?
Je suis entré en politique très tôt mais je fais une différence entre la politique partisane et la politique tout court. Mon entrée dans ce monde a commencé par l’action associative alors que j’avais 16/17 ans. Dans ma ville, nous menions des actions pour la commémoration du bicentenaire de l’abolition de l’esclavage qui se tenait en 1998. Nous étions plusieurs jeunes d’origines diverses maghrébine, africaine, antillaise ou de l’hexagone à vouloir connaître et transmettre cette histoire douloureuse et partager de l’Histoire de France. Et nous voulions qu’au-delà des descendants d’esclave cette histoire soit celle de tout un chacun. Quelques années après, c’est l’action à l’internationale dans les pays d’origine de nos parents qui nous a fait agir. Nous voulions changer le regard porté sur les maliens de France surtout après un film très stigmatisant qui s’appelait « Fatou la Malienne » et qui réunissait tout les caricatures sur les Africains. Nous menions donc des actions en France comme Miss Mali France pour changer le regard sur les maliens de France et promouvoir notre culture et parallèlement nous agissions dans des projets culturels et de développement en Afrique de l’Ouest et au Maghreb.
C’est conscient aussi de la limite de la seule action associative que je me suis engagé politiquement à l’âge de 20 au Mouvement des Jeunes Socialistes à Villiers le Bel, la ville que j’habite toujours. L’action politique est l’autre dimension pour changer les choses. Après le 21 avril 2002 pour moi, c’était décidé, il fallait s’impliquer totalement et j’entre au Parti Socialiste, il m’était insupportable de ne pas voir la gauche au second tour et encore plus insupportable d’y voir un homme comme Jean-Marie LE PEN qui pour moi est le symbole du rejet de l’Autre. J’ai ensuite gravi les échelons de militantisme politique et je suis devenu en 2004 l’un des plus jeunes Secrétaire de Section de France en étant élu par les militants socialistes de Villiers – le Bel. J’ai milité et appris auprès d’hommes politiques confirmés comme Dominique Strauss Kahn dans la ville voisine de la mienne Sarcelles. Strauss Kahn qui m’a toujours dit que dans la vie politique rien ne se donne jamais mais les choses se prennent comme ça on n’a rien à devoir à personne. En 2008 je suis aussi devenu secrétaire fédéral en charge de questions associative et de jeunesse et en 2009 j’ai brigué en interne l’investiture pour être tête de liste de mon département pour les élections régionales de mars 2010. J’ai ainsi après une longue campagne interne été élu, c’est important de le préciser car on pense souvent que j’ai été nommé, avec l’un des meilleurs scores des listes socialistes d’Ile de France. Et en mars 2010 j’ai été élu conseiller régional après la campagne très animé que vous connaissez.
Les élus d’origine africaine, il n’y en a pas beaucoup en France… ?
Au niveau national effectivement il n’y en a pas tant que cela. Actuellement, c’est la droite qui est au pouvoir et il y a quand même quelques ministres d’origine africaine au gouvernement comme Norra BERRA, Fadela AMARA, Yazid SABEG ou Rama YADE. C’est une avancée par rapport aux gouvernements passés, Rachida DATI était aussi jusque très récemment Gardes des Sceaux. Les choses avancent donc un peu même si la politique du gouvernement français est souvent en contradiction avec ces affichages. C’est très dommages car cela fait passer ces personnes, certainement compétentes, pour les alibis d’une politique qui n’est pas très favorable à tout ce qui est différent : les personnes issues de l’immigration.
Au niveau local dans les conseils municipaux, généraux ou régionaux cela change beaucoup plus vite. On n’est pas dans la même logique de nomination comme pour un Ministre – même si le signal est très important – on est là dans la traduction d’un militantisme local qui paie toujours à la longue. C’est moins visible surtout depuis l’étranger mais c’est bien réel. Je crois que même si c’est lent la France politique des territoires et des collectivités est beaucoup plus à l’image de la France réelle. Un gros point noir est la représentation nationale, le Parlement, qui est catastrophiquement homogène mais pas seulement sur la base des origines géographiques de ces membres mais où les femmes, les jeunes, les catégories populaires sont sous représentés. Il y a là d’énormes progrès à faire et les partis ont un rôle déterminant pour relever ce défi.
Comment vivez-vous personnellement votre nouveau statut ? Comment êtes-Vous perçu ?
Je vis très tranquillement ce nouveau statut qui après une campagne très animée m’a permis finalement d’être médiatisée et aujourd’hui reconnu un peu partout. Ce n’est pas désagréable et cela donne une grande responsabilité. Je suis en effet perçu comme une alternative à la caricature qui voudrait voir dans les jeunes en général et de ceux issus de l’immigration en particulier des dangers et des problèmes plutôt que des solutions. Les parents et les jeunes sont souvent fiers d’afficher une autre image dans l’univers politique, économique, sportif etc. c’est déjà le cas. Je pense que beaucoup, au-delà de l’image, sont surtout heureux de pouvoir me voir relayer les problèmes qu’ils vivent et me demandent de travailler à mettre en œuvre des politiques pour y répondre sur l’emploi, le logement social, les banlieues, etc. Je pense que mon élection s’inscrit dans une volonté d’une génération qui veut se prendre en main, qui veut cesser de pleurer et qui entend se battre pour participer à part entière à son présent et son avenir. Je suis conscient que pour certains comme ceux qui m’ont attaqué, je reste un OVNI mais leur nombre diminue
Roger Karoutchi, dans un entretien au journal du dimanche (JDD du 07 décembre 2008), a dit ceci : «je ne vois pas très bien pourquoi la région Ile-de-France a payé la construction du musée Salvador Allende à Santiago du Chili? Que nous financions un hôpital, un dispensaire ou un lycée en Afrique, d'accord, mais pourquoi payons-nous le festival de musique de Nouakchott en Mauritanie? Ce système est fou. » Avez-vous la même conception de la coopération décentralisée ? Comment réagissez-vous à ces propos ?
J’en rigole même s’il faudrait presque en pleurer. Pourquoi ? Ma conception de la coopération c’est d’accompagner son partenaire dans les choix qu’il fait et non pas de décider à sa place ce qui est bon ou pas pour lui… c’est totalement ignorer ce que signifie le mot coopération et ne pas comprendre pourquoi beaucoup de pays africains nous trouvent arrogants ou néocolonialistes. La coopération c’est prendre en compte les priorités du partenaire mais c’est le faire ensemble à 2 sans que cela soit considérer comme un dû par l’un et comme une œuvre de pénitence par l’autre. Cela doit cesser c’est malsain. Alors dire que la culture n’a pas à être appuyé dans le champ de la coopération est simplement ridicule. Elle constitue le principal lien entre les pays et au sein des pays. Et la musique quelque soit le niveau de développement n’a pas à être considéré comme un luxe destiné au pays riche ou les personnes fortunés, au contraire c’est universel et on doit se battre pour que chacun s’exprime et en profite. Imaginez que l’on ne puisse entendre Tikken JAH chanter les souffrances et les espoirs de l’Afrique, que Maalouma ne soit pas entendue pour mieux faire connaître la Mauritanie, que tous les jeunes ne puisse pas trouver de tribune pour s’exprimer par le Rap souvent et ainsi revendiquer ou décrire leurs vies et situations est inconcevable. D’ailleurs en totale contradiction avec une politique extérieure française qui œuvre au niveau bilatéral à promouvoir les cultures locales dans les CCF ou les Alliances françaises. Cette politique est complémentaire de l’action décentralisée des collectivités.
Nous avons dans le cadre associatif mis en place au Mali dans le cadre de la coopération franco-malienne il y a quelques années un festival qui s’appelle le Festival Ragga Hip-Hop et traditions. Non seulement il s’agissait d’un lieu d’expression mais aussi de formations qui a permis de faire émerger des artistes et acteurs locaux. Si l’Afrique regorge de milles richesses, la plus précieuses est sa culture souvent à la source d’inspiration de milliers d’artistes de part le monde. Donc un festival est pour moi un évènement à la double portée celle festive auquel chacun à le droit et celle qui permet de développer et de faire émerger des talents qui vont rapprocher les hommes les uns et des autres mais aussi renforcer l’attractivité d’un pays comme la Mauritanie.
Quels liens gardez-vous avec votre pays d’origine ?
Très fort et ancien depuis ma tendre enfance, j’ai la chance d’avoir eu des parents qui se sont souvent dans le silence sacrifiée pour que nous puissions passer nos vacances au village et connaître notre famille, nos origines. J’ai après toujours mis un point d’honneur à y retourner assez régulièrement ainsi que dans les pays voisins quand c’est possible. C’est pour moi une vraie richesse.
Il y a actuellement en France un débat sur l’identité nationale. Comment le vivez-vous en tant qu’élu d’origine africaine ?
Ce n’était pas une bonne idée et cela s’inscrivait dans la recherche de bouc émissaire à des problèmes politiques et économiques que l’on n’arrive pas politiquement à résoudre. Tout ce qui dresse les français les uns contre les autres est dangereux. L’Histoire nous le rappelle sans cesse. Ma famille politique mais aussi les associations dès le début ont tiré le signal d’alarme, même des hommes de droite comme les anciens Premiers Ministres Juppé ou Villepin ont critiqué ce débat. Preuve que c’est l’esprit républicain et l’attachement à celui-ci qui doivent être le socle d’une nation et non pas autre chose sur les origines ou l’appartenance religieuse.
Après la polémique sur votre Casier Judiciaire pendant les régionales provoquée par la droite, vous venez d'être licencié par un maire socialiste. Quelles sont les raisons de ce licenciement?
Vous êtes bien renseigné dites-moi ! Effectivement mais cela s’inscrivait dans le cadre d’un différent plus politique entre un employeur et un employé que nous n’avons su régler à l’amiable. C’est dommage pour l’image que ça donne mais j’ai eu l’occasion de répondre dans une longue tribune que ce qui importe plus que le bruit médiatique sur cette question c’est que je sois surtout licencié – au sens d’avoir la licence – pour mener une autre politique dans les territoires dont je suis originaires les quartiers populaires notamment mais aussi dans les liens avec les pays africains et le regard sur l’Afrique et la coopération avec ces pays. Depuis mon élection et dans le cadre des tâches qui sont les miennes au Conseil régional notamment en lien avec la Communauté Urbaine de Nouakchott notre partenaire, j’ai cette mission qui me tient très à cœur.
Propos recueillis par Khalilou Diagana
Pour Cridem






